Le roseau des sans-papiersDimanche 17 2002Webmestre: archive
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    « Pourquoi suis-je aujourd’hui revenue
    Par christian -- 2001-05-27 22:34:38

    vers le pays où j’ai grandi : la France ?

    J’ai passé mon enfance en France, où je suis arrivée d’Algérie en 1967 : j’avais deux ans. J’ai été scolarisée : maternelle, primaire et collège. Je n’ai pas pu continuer car mes parents ne voulaient pas que je continuent mes études. Ils me disaient : « les femmes algériennes restent à la maison. Quand un homme les demande en mariage, comme ça elles restent disponibles ».

    Par la suite, je me suis inscrite à l’ANPE, j’ai eu un entretien et j’ai été acceptée pour un stage de formation en restauration collective pendant six mois. Après mon stage, j’ai trouvé du travail dans un self d’une grande entreprise où j’ai effectué des remplacements pendant deux ans.

    A cette époque, mon cousin d’Algérie m’a demandée en mariage à mes parents. J’avais 21 ans. Je ne voulais pas. Mes parents m’ont forcée sans que je puisse les contredire. J’ai été contrainte d’accepter ce mariage. En 1986, nous sommes retournés au pays. Le mariage a été célébré.

    Avec le temps, mais durement, j’ai supporté ce changement de vie avec mon mari dans un pays que je ne connaissais pas. Quatre enfants sont nés de ce mariage. Au fur et à mesure, nous avons mis de l’argent de côté et on a acheté une boulangerie collective en 1994. Ca marchait très bien. J’aidais mon mari dans son travail.

    En 1995, un soir de mai, alors qu’on travaillait dans la boulangerie, quatre hommes entrèrent, armés et cagoulés. Ils nous ont frappés, moi, mon mari, et les hommes qui travaillaient avec nous. Nous étions terrorisés, c’était l’angoisse, l’horreur. Ils allaient nous égorger ou bien nous tuer avec leurs armes. Ils nous ont demandé de l’argent liquide. Il n’y en avait pas beaucoup, ce n’était pas assez. Ils nous parlaient fort, en criant, bougeaient de tous les côtés. J’avais tellement peur qu’ils appuient sur la gâchette. Hystériques, ils nous ont frappés encore et encore. J’ai eu le bras cassé, les dents cassées, la mâchoire en sang. Nous étions tous allongés à moitié inconscients sur le sol. Je les ai entendus dire « A la prochaine. On reviendra. On veut plus d’argent. Si vous en parlez à quelqu’un, on vous égorge, vous et vos enfants ».

    Ils sont partis. Et à chaque fois qu’ils revenaient, c’était l’argent qui les motivait à venir nous angoisser, nous terroriser. Ils venaient surtout le soir car parce que notre maison était isolée. On trouvait devant notre porte des petits cercueils, du sang et des têtes de mouton. A la sortie de l’école, ils mimaient à mes enfants un signe d’égorgement.

    Peu à peu, la peur, les angoissent s’installent en permanence. Les problèmes commencent avec mon mari. Cela devenait très difficile. De jour en jour, je devenais dépressive. J’ai suivie un traitement. Je me suis enfuie dans de la famille pour oublier l’horreur. C’était dur. Je n’y arrivais pas. Je suis restée dans ma famille de 1997 à 1999.

    Mon mari a vendu la boulangerie en 1998. Mais les menaces ont continué : il trouvait devant la porte des petits cercueils, du sang, une savonnette, du tissu, une serviette, tout ceci signifiant la toilette du mort. Il a déménagé et changé de village.

    En 1999, j’ai fait une demande de visa pour mes enfants et moi. Ca a été refusé. Puis j’ai refait une demande pour ma petite fille et moi : ça a été accepté. Je suis arrivée en France en décembre 1999. j’ai été accueillie ici par ma famille qui vit en France : ma mère et tous mes frères et sœurs.

    J’ai fait une demande d’asile territorial. Elle a été refusée parce que je n’avais pas de preuves de mon histoire. J’ai fait une autre demande de séjour à titre humanitaire. Je travaille et je lutte avec le collectif des Sans Papiers de Rouen.

    Ma vie de sans papier n’est pas facile tous les jours. Je dois faire face aux mêmes problèmes que tout le monde mais avec plus de difficultés car beaucoup de portes restent fermées. Je n’ai pas de ressources et pourtant je dois m’occuper de mes deux filles qui sont avec moi.

    Par exemple, quand j’ai voulu inscrire ma petite fille à l’école maternelle, à la mairie on m’a demandé un justificatif de la caisse d’allocations familiales. Mais quand on n’a pas de carte de séjour, on ne peut pas s’inscrire à la CAF. Alors, pendant plusieurs mois, la mairie a refusé d’inscrire ma fille à l’école. J’ai demandé de l’aide à une association et l’inspecteur a forcé la mairie a inscrire ma fille à l’école.

    Ma famille m’a accueillie avec mes deux filles. Mais bien sûr ils ont leurs propres problèmes et il m’était de plus en plus difficile de leur demander d’accepter les miens. Alors j’ai décidé de chercher un hébergement pour nous. J’ai habité dans trois foyers différents avec mes filles ; celui où je suis maintenant n’a pas pu accueillir ma grande fille. Elle reste chez sa tante la semaine et peut venir au foyer le week-end et les vacances.

    Souvent, dans les démarches que je fais, on me demande mes papiers ou bien ma situation. J’ai honte ou j’ai peur de répondre. Alors j’abandonne.

    Mes deux filles sont perdues car elles ne savent pas où est leur maison. Nous n’avons pas de « chez nous ». j’ai peur de leur expliquer mes problèmes. Je ne sais pas quoi leur dire quand elles me demandent d’acheter telle ou telle chose et que je n’ai pas les moyens. Je ne peux pas non plus leur dire quand tout cela s’arrêtera et quand nous pourrons avoir une vie normale.

    Ici je me sens en sécurité, j’ai grandi ici, j’ai vécu 19 ans ici, j’ai mes repères ici. Mais je vis toujours dans l’angoisse : pour l’instant je n’ai pas le droit d’être en France et à chaque seconde, je peux me faire arrêter et me faire expulser vers l’Algérie.

    Je lutte et je travaille aux côtés et avec les sans papiers du collectif de Rouen pour la régularisation de tous les sans papiers.

    Notre lutte ne cessera pas car, malheureusement, dans la vie d’aujourd’hui c’est les « papiers » qui font de nous, femmes, hommes et enfants, des êtres humains à part entière »




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